Auberge du Kraken port ouest
canal corbeaux,  Royaume de Dor,  Théocratie de Len

Une nuit à l’auberge

Elle a les cheveux d’or et le regard distant. Ses courbes sont généreuses et ses mains sont caleuses. Elle porte un arc, une épée au côté et une cotte de maille complète. C’est une mercenaire, émérite et solide, sur qui l’on peut compter si le butin est conséquent ou la prime généreuse.

 Dans son sommeil, notre héros se tient sur une corniche de schiste au-dessus d’un royaume qu’il ne connaît pas vraiment. Le royaume d’Ourtance. Au levant s’élèvent les tours d’Astharat, cité de Lên bâtie en étages de pierre claire, avec ses balcons suspendus, ses jardins clos sur le fleuve puissant et ses dômes hérissés de fanions pâles. Plus loin commencent les terres de l’est, vastes forêts de pins noirs et de hêtres argentés, coupées par des vallées brumeuses, des cols étroits et des villages accrochés aux pentes d’Aterkal. Une impression de gigantisme et d’étroitesse se fait tout de même ressentir. Comme dans une balade naine, un chant elfique, ou une errance féérique. Les cloches des temples sonnent dans la ville, mais leur musique est couverte par un grondement sourd qui monte des profondeurs de la montagne, comme si quelque chose, sous la roche, attendait qu’on lui ouvre la voie.

Une voix descend alors sur le rêve, grave, ancienne, impérieuse. Elle ne se nomme pas. Elle n’en a pas besoin. Elle parle comme parlent les puissances qui se savent obéies.

« Retrouve ceux qui ont montré le chemin. Coupe les mains qui ont livré le secret. Fais teaire les menteurs qui ont prononcé mon nom. Il ne doit rien rester derrière toi, ni trace, ni témoin, ni faute. »

Tinamiya est une femme de guerre au manteau de voyage élimé, célèbre dans les ruelles d’Astharat sous un nom que les ivrognes prononcent avec admiration et prudence. Mercenaire renommée, elle loue son épée à prix d’or, mais garde pour elle seule le compte de ses remords. Son pas est parfois lourd, au lendemain de fête, parfois léger face à l’adversité. Son regard est craint, et tout le monde sait qu’elle ramène ce qu’on lui demande de trouver.

Ce soir-là, dans les quartiers les plus sombres d’Astharat, un conseiller de la couronne vînt à sa rencontre. Sa présence suffît à faire taire la rue. Son manteau était de bon drap, ses gants sans poussière, et pourtant il s’était enfoncé seul jusqu’aux tavernes où l’on recrutait souvent les lames de la dernière chance. Il ne donna ni son nom ni les raisons profondes de sa venue. Il exposa sson besoin avec la froideur appliquée d’un homme qui pèse chaque mot avant de l’abandonner au monde.

« Une enfant noble a disparu. Le palais veut éviter le scandale. Il faut la retrouver avant que ses ravisseurs ne comprennent sa valeur, avant qu’une faction ennemie ne s’en serve, avant que la cour ne se déchire autour de son absence. La récompense est immense. Le silence, exigé ! »

La mercenaire accepta. Comme dans un rêve fait de simplicité.

Une chasse dans la ville, puis une course vers l’est. Pourtant, dès les premiers jours, la trame se troublait déjà. Les pistes se refermaient trop vite. Les témoins parlaient peu ou avec des langues craintives. Les portes restaient closes et les chevaux s’ébrouaient à l’approche de certains gués comme si la main morte avait franchi l’eau avant eux.

Alors le rêve se rida légèrement, comme la surface d’un lac dérangé. Une autre présence s’y glissa. Plus légère, plus vive, presque rieuse d’abord. Elle ne chassa pas la première voix ; elle la déforma subtilement. Elle écarta un pan du voile au lieu de le déchirer.

Mais revenons à notre enquête car la mercenaire suivit les traces de l’enfant hors d’Astharat, loin vers l’est. Elle traverse des villages de bûcherons, des pentes couvertes d’aiguilles, des passerelles suspendues au-dessus de ravins où mugit l’eau des neiges. Enne questionna les moines des hauts plateaux, les samouraïs et même un seigneur local. Sa piste était fraiche. L’enfant avait un soutien intelligent et doué, assurément. Dans ces terres, la couronne paraissait lointaine et les serments comptaient davantage que les édits. L’or fonctionnait bien aussi. Les gens ne parlaient que peu, et le plus souvent après le coucher du soleil, à voix basse, dans les tavernes. Partout, le même détail revenait : une enfant accompagnée d’un homme en armes, discipliné, taciturne, et si droit que personne n’aurait songé à le dénoncer. Le daimyo avait donné un nom, mais la mercenaire n’y croyait pas.

Quand enfin elle les retrouva, le jour tombait derrière une ligne de cimes rouges. L’enfant et son protecteur se cachaient dans une vieille maison forestière adossée à la montagne. Le protecteur n’était pas un brigand, ni un aventurier acheté, mais un déserteur… C’était le capitaine de la garde d’Astharat, un fervent défenseur de la royauté !

À sa vue, son calme flancha. Elle eut un instant de stupeur et d’incompréhension. Le capitaine était un homme que le peuple respectait, y compris elle-même. Dans les rues d’Astharat, on racontait qu’il a fait baisser l’impôt de guerre dans les faubourgs en refusant de laisser battre les artisans insolvables. On disait aussi qu’il avait enterré lui-même les soldats morts sous son commandement, et qu’il n’avait jamais laissé un noble acheter sa justice. La mercenaire le connaissait de réputation, mais il lui servait de modèle en secret. Le voir ici, ainsi armé pour protéger une enfant qu’on lui avait présentée comme un enjeu de discrétion, suffit à troubler sa détermination.

« Rendez-vous messire ; quelle que soit votre raison, vous la défendrez devant une cour de justice. S’il vous plait ne me forcez pas à vous combattre »

Tinamiya face au capitaine d’Astharat

Le capitaine répondit qu’elle était dans l’erreur, au bord d’une faute plus vaste qu’elle ne l’imaginait. Il ne plaida pas pour sa vie. Il plaida pour celle de la petite, pour l’honneur, pour la pérennité du royaume. Mais La mercenaire profita de l’avantage et engagea le combat avec vélocité.

Alors ils s’affrontèrent….

Il parlait mais elle n’écoutait pas. Ils se battirent devant la maison de bois tandis que la nuit gagnait les arbres. Les peuples des hauts observèrent ce duel épique sans intervenir. Le duel fur rude, noble, presque solennel. Le capitaine n’attaquait jamais avec de la haine. Il frappait avec honneur et force comme on défend l’ultime rempart face au monde cruel, comme on défend la porte de sa demeure, comme on défend sa propre famille. La mercenaire, elle, combattait précisément, avec la finesse ; la rigueur et la maitrise de son art, pour en finir avec sa mission. Elle finît par le tuer, et lorsque l’homme tomba à genoux, son regard se remplît de colère et de chagrin. Il tourna la tête vers celle qu’il protégeait de son corps. Il fut soulagé qu’elle ait pu en profiter pour s’enfuir. Il prononça ces derniers mots en supplication :

« Protégez-la. Elle est tout ce qui reste de notre royaume ». Il s’écroula au sol, face contre terre.

La mercenaire se lança à sa poursuite sous les sapins noirs, et bientôt la fuite de l’enfant la conduisit jusque dans un vallon oublié où des meuniers vivaient tranquillement. Là, dans la grande maison du moulin, avec ses poutres blanchies de farine et le grondement continuel de la roue, elle la rejoignit enfin.

« Ne fuis pas ! je vais juste te ramener à la cité royale. »

Mais alors elle vit ce qu’aucun ordre ne lui avait révélé. Au cou de la fillette brillait une amulette d’or ancien, marquée du signe réservé à l’aîné de la lignée royale. Ce bijou changeait la donne. C’était une preuve. Mieux encore : une proclamation que devant elle, habillée de haillons, se recroquevillait l’héritière du trône.
Elle entendit un rire, mais un sceau de sang, une rune antique, se dessina sous ses yeux. Peut-être était-ce dans son esprit mais la vérité éclata : le capitaine était dans le vrai ! Cette marque irréfutable d’un droit que nul édit ne pouvait abolir, la fit prendre la relève. Elle passa de bourreau à protectrice en un instant.

Et aussitôt le décor vacilla.

Quelque chose s’éveilla dans les profondeurs invisibles de sa vision, comme si la terre elle-même eût reconnu ce signe. La mercenaire comprit avec certitude que l’amulette attirait non seulement les convoitises des hommes mais une faim plus ancienne, plus patiente et plus noire aussi. L’enfant était la clef d’un passage, l’innocente gardienne d’un destin qu’on voulait forcer. Son maitre la voulait par-dessus tout. Et pourtant la mercenaire hésita.

Elle avait besoin d’aide, de renfort. Elle comprit aussi qu’un message envoyé à son commanditaire livrerait la fillette à ses véritables ennemis. Alors, croyant choisir encore une voie juste, elle gagna un poste de garde royal, montra l’amulette, révéla l’identité de l’enfant et réclama une escorte sûre pour la ramener à Astharat. Ce qui fut fait prestement.

Les gardes la crurent. La nouvelle protectrice, ne révéla pas la mort de l’ancien capiaine qu’elle avait du mal, elle-même à digérer. Le chef du poste jura devant les 7 dragons de protéger l’héritière jusqu’au palais. Ils offrirent soins, repas et bain à la princesse. Mais avant l’aube, ils reprirent la route à travers la montagne silencieuse. Sous un manteau trop large, l’enfant sommeillait dans une charrette, vaincue par l’épuisement. Et la mercenaire veillait maintenant sur elle, avec le poids du devoir et du remord.

Hélas, la tranquillité fut de courte durée. Ils n’allèrent pas loin.

Dans une gorge où la route se resserrait entre deux murailles de pierre, la garde personnelle du prince leur barra le passage. Leur venue fut si prompte, si efficace qu’elle fit douter notre héroïne.  Les lances portaient cependant les couleurs du palais. Les ordres furent criés au nom de l’autorité. Pendant un instant, chacun crut voir arriver le salut.

Puis le massacre commença.

Les premiers gardes tombèrent sans avoir compris. Les autres moururent en essayant de couvrir la fuite de l’enfant. Alors la vérité se leva tout entière devant la mercenaire : la petite n’avait jamais été l’objet d’un sauvetage discret. Elle était l’enjeu d’une chasse au sceau. Celui qui posséderait l’amulette posséderait bien davantage qu’un symbole. Il tiendrait la légitimité elle-même entre ses mains. Mais le commanditaire avait il intercepté son message ou était ce encore pire ?

Elle tira son épée et se jeta dans la mêlée.

Le rêve s’embrasa. Les coups sonnèrent comme une pluie d’acier sur la pierre nue. Dix hommes de la garde royale tombèrent sous sa lame, et leurs corps jonchèrent la gorge parmi les chevaux éventrés, les armes brisées et les cris d’agonie. Elle combattit avec cette précision meurtrière que donnent les longues années de guerre, mais quelque chose avait changé en elle : elle se battait avec la rage et l’horreur de comprendre trop tard le vrai visage de sa mission.

Elle arracha l’enfant au premier cercle des assaillants. Alors qu’elle se repliait derrière un rocher imposant, le silence descendit d’un seul coup sur la gorge. Quelqu’un approchait.

Tinamiya se risqua à jeter un œil. Le prince avançait en personne.

Il n’était escorté que de quelques fidèles encore éclaboussés de sang. Son visage demeurait calme. Sa tenue de guerre n’avait rien d’ostentatoire. Il avançait comme un homme qui n’avait jamais envisagé la défaite. En le voyant, la mercenaire sentit son corps comprendre ce que son esprit refusait encore.

Le prince ne lui demanda rien. Il ne l’accusa pas du sang répandu. Son regard alla seulement vers l’amulette royale. Rien d’autre ne semblait compter. Elle, un instant paralysée, plia le genou.

En cet instant, elle comprit tout ce qu’on lui avait dissimulé. Le conseiller n’avait été qu’une main élégante tendue depuis le palais jusque dans les tavernes des bas-fonds. Le capitaine n’avait pas enlevé l’enfant : il l’avait soustraite au trône. Et le prince, depuis le commencement, ne désirait pas la petite elle-même, mais le symbole qu’elle portait. Car l’enfant vivante pouvait encore parler, réclamer, être reconnue. L’amulette suffisait à réécrire l’ordre du royaume.

Genoux à terre, le regard vers le sol, la mercenaire ne bougea pas. Une puissance démoniaque venait d’avancer d’un pas dans le monde des hommes, nourrie par l’ambition, servie par des hiérarchies impeccables et cachée derrière les formes du devoir.

 « Tu vois maintenant ce qu’il faut faire. Comprends-tu ton devoir ? Trouve ceux qui ont aidé. Supprime les témoins. Préserve ce qui doit être préservé. »

Mais ces derniers mots déclenchèrent un spasme. Une autre présence, plus légère et plus subtile révélait une autre fin. La mercenaire se confondît dans une autre personne, elle prit conscience du rêve avec une netteté nouvelle.  Chaque détail du récit, depuis le conseiller venu la chercher comme sa lame dans les bas-fonds au capitaine respecté qui risqua son honneur pour sauver Tout jusqu’à l’avidité du vrai traitre, refit surface.

Celui qui guidait dans le rêve, le faisait avec  la voix d’un maître blessé, déjà affaibli par une  une volonté étrangère mêlée à la sienne.

Pour  la première fois, la seconde voix prit l’aval sur la première : claire, ironique, douce comme l’eau recueilli dans les mains d’un torrent, mais qu’on libère avec fracas.

« As-tu vu que la femme comptait davantage qu’on ne te l’avait dit. Ce n’était pas seulement sa fuite qu’ils redoutaient. L’avais tu senti ? L’aurais tu empêcher, plus que ton avatar ?»

Tout le décor se renversa dans le ciel et la lumière se fit plus intense et plus chaleureuse. Mais  avant l’éveil, une dernière image lui fut accordée.

Juddilth reve de dragon

Sur un quai noyé de brume se tenait une jeune femme, cernée par des puissances qui la convoitaient pour des raisons différentes. Autour d’elle, des oiseaux noirs tournoyaient comme pour la protéger des ombres et de tant d’autres créatures étranges

« Pour sauver ce qui peut l’être, il te faudra peut-être trahir ton ordre. Pour préserver la vie, il te faudra peut-être refuser la main même qui te fut tendu. »

Elle ouvrit les yeux, incrédule.

Auberge au bon kraken port ouest

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