Erelian le voyant thé
Histoires des mondes,  Théocratie de Len

Tribalem Exatis

 Fragment des Mélodies retournées par Erelian le voyant

 

J’ai entendu.

Non. Je me souviens d’avoir entendu.

Mais le souvenir précède le son, et le son précède la mémoire. Alors qui donc a entendu ? Moi ? L’autre ? Celui que je serai lorsque je n’aurai jamais existé ?

Ah ! Les pauvres insensés qui comptent les jours ! Les misérables arpenteurs de l’éternité ! Ils mesurent le temps avec les ruines de leur propre santé mentale. Ils appellent hier ce qui leur échappe et demain ce qui les effraie. Ils ne se rendent même pas compte qu’aujourd’hui est une infime prison où ils s’imaginent libres. Ils ignorent que le temps n’avance pas, il chante.

Il chante à rebours, à revers, à l’envers des envers. Il s’enroule autour de ses propres silences, dévore ses emphases, recrache ses clefs, et chaque fin devient une note qui attend depuis toujours d’avoir été jouée. Je crois… Non ! Je sais que j’ai retourné le Chant des Ombres. Ou est-ce lui qui me contraint, me déchausse, m’enfourche et me rejette à la fosse ? là où tout commence pour ceux qui comprennent sans savoir.

Quelle différence ? Quelle misérable différence entre le musicien et la musique lorsque l’instrument est fait de sa propre chair ?

J’ai entendu les mélodies retournées du Gardien des lumières intangibles. Ce n’était pas des paroles, plutôt des ordres soulagés de toute autorité. Non ! Des notes ? Oui, des notes qui n’avaient ni hauteur, ni durée, ni substance, mais qui pesaient sur mon âme davantage que toutes les défis relevés par nos héros. Une seule note contenait toute la dérision des guerres. Une seconde contenait l’espoir nouveau des enfants des vaincus. Une troisième précédait pourtant la première et effaçait l’ambiguïté.

Alors j’ai vu le héros s’envoler comme un corbeau. Une nuée de sept ? Huit ? Mille ? Un seul essentiel et omnipotent ? Des silhouettes déchirées entre les instants. Leurs pas dessinaient des chemins qui n’existaient pas encore. Leurs voix traversaient des bouches étrangères. Leurs blessures saignaient avant le coup, et leurs morts se souvenaient de leurs prochaines naissances.

L’un portait une arme dont la forge n’avait pas jamais connu le feu mais qui porter la force des premières flammes du temps.

Un autre pleurait un compagnon qu’il n’avait pas rencontré, sur les genoux d’une mère qui n’avait jamais eu ni de parent, ni d’enfant.

Un troisième riait dans une cité ensevelie, tandis que son rire résonnait dans une forêt elfique qui ne serait plantée qu’après la naissance de  mille elfes morts.

Et tous marchaient. Ils marchaient vers un lieu que chacun avait déjà quitté.

Ô terrible géométrie des destinées !

J’ai voulu les suivre, mais leurs chemins se sont noués aux fils du Néant intemporel. J’ai tiré sur l’un d’eux et la montagne s’est souvenue d’être la mer, avant de l’accueillir. J’en ai tiré un autre et le visage d’un enfant s’est couvert des rides du mort, vivant sans ses jambes.

Erelian Le voyanPuis j’ai compris. J’ai compris que comprendre était précisément mon erreur.

Car chaque vérité possède son envers, chaque envers sa mélodie, et chaque mélodie son ombre. L’Ombre rival ne ment pas. Il n’en a nul besoin. Il suffit de changer l’ordre des notes pour que la vérité devienne son propre contraire sans jamais cesser d’être vraie.

Le mensonge n’est qu’une vérité arrivée trop tôt par un chemin de traverse. Qu’est-ce que la prophétie, sinon le souvenir d’un événement qui refuse encore de se produire ?

La lucidité de mon esprit frôle la folie et j’entends simultanément toutes les réponses à une question qui ne m’a jamais été posée. Je les entends maintenant. NON ! Je les entends !

Les Corbeaux volent toujours au-dessus. Ils se nourrissent d’elle puis l’accompagne et fusionnent. Ils triomphent. Ils trahissent. Ils pardonnent. Ils aiment des êtres qui les haïssent et combattent des ennemis qui furent leurs amis dans des siècles qui n’existent plus.

Parfois, l’un d’eux me regarde. Il me regarde depuis l’autre côté du chant. Je veux les aider mais l’envie me manque.

Et puis qui dois-je aider ? Le vivant ou le mort ? L’homme ou son souvenir ? Celui qui m’observe ou celui que j’imagine ?

J’ai tenté de lui parler. Les mots sont sortis de ma bouche sous la forme d’une lumière noire. La lumière est devenue pierre. La pierre a gémi. Son gémissement était une phrase dont chaque syllabe portait le poids d’une civilisation entière.

Alors j’ai entendu le Fardeau des ombres rire.

Pas un rire véritable. Plutôt la vibration d’un silence qui se brisait sous le poids de toutes les choses possibles.

Et ce silence m’a conduit ailleurs. Vers un couloir. Un couloir que je n’avais jamais emprunté et dont je reconnaissais pourtant chaque pierre. Il n’avait ni commencement ni fin, mêle si des marches semblaient le mener de la surface vers les profondeurs. Avec celle-ci j’ai eu du mal et j’ai pu revenir pour écrire. Seulement je voulais revenir dans cette direction que mon esprit refusait de concevoir.

Il était inondé d’une lumière noire. Et je la couchait sur le papier. Non je l’ai chantée je crois. Faites que ce chant soit entendu.

Noire ! Comprenez-vous l’absurdité de cette chose ? Une lumière si puissante qu’elle dévorait jusqu’à l’obscurité, si absolue qu’aucune ombre ne pouvait y naître. Les murs resplendissaient de ténèbres. Le sol semblait fait d’une clarté morte. Je levai la main devant mon visage et ne vis rien derrière elle.

Pas la moindre ombre. Pas même la mienne.

Était-ce parce que la lumière venait de partout ? Ou parce que rien, dans ce lieu, n’avait jamais véritablement possédé de corps ?

Et je vis la fin, comme un commencement. Au bout du couloir se dressait une porte.

Je ne saurais en décrire la matière. Elle avait la couleur d’un souvenir que l’on tente d’oublier. Quelque chose de volatile, d’éphémère. Un souvenir présent que l’on sait vivant pour toujours. Sa surface paraissait immobile, mais j’y distinguais le mouvement de milliers de choses qui n’avaient aucune forme véritable.

Alors quelqu’un murmura contre elle deux mots : « Tribalem Exatis. »

Je les entendis une première fois. Puis une seconde, avant la première. Mais dans quel ordre jusqu’à leur ? absence.

Tribalem Exatis.

Je voulus répéter ces mots Mais ils étaient déjà prononcés. Et la voix… Ma voix se tu

Est-ce possible, probable, sûr ? J’étais encore au milieu du couloir lorsque je l’entendis. Et pourtant je me vis devant cette porte, les lèvres entrouvertes, les yeux révulsés, la main posée sur sa surface.

J’étais jeune et très vieux comme un souvenir fraichement raconté autour du feu.

J’étais de l’autre côté. La porte ne s’ouvrit pas. Du moins, je ne me souviens pas de l’avoir vue s’ouvrir. Mais depuis cet instant, chaque porte que je franchis me semble conduire à ce couloir, et chaque silence me rappelle ces deux mots que je n’ose plus prononcer.

Arrivez vous à les entendre ? Et surtout… pourquoi semblent-ils familiers ?

Comme le silence, l’ultime silence, le Chant du Kaëlom.

Je n’ai pas vu le premier rocher. Nul regard ne saurait contenir ce qui supporte les mondes. Mais j’ai perçu, dans une note renversée, l’écho de ce qui aurait pu être sa première blessure.

Était-ce le commencement ? Était-ce la fin ? La première hésitation de la Création ?

Il existe une horreur plus grande que la destruction des mondes, plus profonde que le Néant, plus insupportable que l’éternité. C’est elle qui a faconné toutes ces réalités sans jamais en avoir le pouvoir

C’est la possibilité que rien de tout cela ne soit arrivé, et que pourtant nous en portions tous le souvenir brûlant.

Je cesserai de chanter ou peut-être l’ai-je déjà fait. Mes lèvres bougent encore. Je les sens prononcer ces mots que je n’ai pas appris. Je les entends raconter des histoires que je n’ai pas vécues. Certaines sont vraies. Certaines le seront. D’autres auraient dû l’être. Et parfois, au cœur de la nuit, lorsque ma raison retrouve pour un instant le chemin de mon esprit, je perçois une mélodie.

Elle est douce. Terriblement douce. Elle me semble familière. C’est la mienne. Celle que j’ai composée demain. Je l’oublierai hier.

Je me suis égaré égarée dans la musique de l’Intemporel. Je suis cette note qui s’est cru homme.

Je suis seulement le voyant qui cherche celui qui chante. Et je découvre, avec épouvante, que le chant n’a peut-être jamais eu besoin d’un chanteur.

Vous n’entendez rien ?

Tribalem Exatis

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