tah embuscade dorein dor
canal corbeaux,  Personnage

Embuscade à l’orée du Dorein Dor

Tâh ne s’endormit pas d’un seul coup.

Il se tassa d’abord dans son manteau, comme il savait le faire dans les tavernes hostiles, les salles de garde trop pleines et les arrière-cours où l’on oublie les petits êtres. Sa capuche retomba sur ses cheveux récemment séchés après la douceur des bains elfiques. Le palais elfique était frais, lugubre et bien trop grand pour leur si petit nombre. Comment faisaient-ils pour le garder si propre ?

Ses mains disparurent dans ses manches pour se réchauffer. En entrant dans le grand salon, on aurait pu prendre Tâh pour un paquet de voyage mal rangé près du feu. Comme à son habitude, des milliers de questions fourmillaient sous sa capuche noire. Mais la journée avait une nouvelle fois été bien remplie et le sommeil le gagna enfin.

Pourtant, sous ses paupières, ses yeux s’agitèrent.

Une odeur vint d’abord : celle d’une résine elfique chauffée par des essieux enchantés. Puis le roulement discret de roues parfaites, glissant sur des sentiers qui se dessinaient devant de magnifiques licornes. Puis le son d’un craquement bref et croustillant. Autour de lui, quelques-uns de ses compagnons Corbeaux s’agitaient aussi. Il prit conscience qu’il rêvait, mais que ce rêve semblait différent. Il ouvrit un œil sous sa capuche, comme par réflexe. Il vit le temps d’un battement de paupière que ses compagnons dormaient tranquillement dans la même pièce.

Et le rêve reprit. Avec une vision étrange, comme au travers d’un prisme coloré. Un sentiment de confiance, de puissance et de maîtrise monta en lui. Il s’entendit parler dans son sommeil, cette fois incapable de se réveiller.

« Nous étions déjà dans les arbres lorsque les carrosses quittèrent la dernière ombre profonde de Doreïn Dor. Nous les avions laissés venir. Notre objectif était la cité mais l’aubaine était incroyable.

Les elfes croient toujours que leurs forêts pensent pour eux, qu’elles les protègent de tout. Ils nomment cela la mémoire des sens, le chant cérémonial des racines. J’aime ce peuple. Son cœur est si doux et ses coutumes si prévisibles. Ils devraient l’appeler habitude. Ha ! Ou refrain !

Et l’habitude se contourne. Je me demande pourquoi ils font cette bêtise. Je vais être récompensé avec mes frères. Je sais ! Ce foutu dragon d’or ne peut pas entrer sous la voûte sacrée. Son sang, sa faute ou son antique dette empêchent cette créature maudite d’intervenir. Je n’ai pas envie de les rapporter. Leur but était de sortir les œufs à la place du grand ver, portés dans des carrosses elfiques. Franchement, sous des draperies de feuilles tissées, dans des coffres qui ne nous résisteront pas, ils croient que le silence de leurs chevaux à corne suffira ? On va en faire un festin.

Il y a des humains aussi. Que font-ils là ? Ils sont armés et semblent recouverts de magie. Vaut mieux attaquer tout de suite.

Nous devions attaquer après la lisière, mais là, les arbres ne sont pas trop nombreux. Je fais signe aux autres, deux doigts !

Autour de moi, les autres arrêtent de respirer.

Nous servons Takisis et le grand prophète Azroliark. Nous sommes des troupes nées pour obéir, frapper, achever, puis recommencer. Sous nos écailles court le sang de la caste grise. Certains avaient envie de hurler avant même que l’assaut commence. Je les tins par les signes et par la promesse des œufs à sauver de la casse pour un festin digne de nous. Deux ou trois. Pas davantage.

Les autres seraient un beau carnage, un excellent message à ces bouffons des dragons. Que le silence les brise. »

Drakonian vert

Le premier carrosse sortit entre deux troncs noirs. Sa caisse était blanche, longue et basse, cerclée d’argent vivant. Sur ses flancs, des runes elfiques glissaient comme des poissons sous la glace. Un chant l’entourait. Un chant de protection sûrement, et de mensonge comme savent le faire ces créatures nauséabondes. À travers l’acier et le bois, je sentis les formes ovales, chaudes, lentes. Des vies qui n’avaient pas encore choisi leur camp.

Le second carrosse suivit. Puis le troisième.

Alors je fermai le poing.

L’acier et l’acide se mirent à pleuvoir sur le convoi.

Les premiers elfes tombèrent sans comprendre. Ils ne crièrent même pas ; les traits verts et blancs leur traversèrent la gorge et les clouèrent dans les arbres. Les seconds eurent le temps de lever leurs arcs. Les mages elfes n’étaient plus et leurs archers bien amoindris. Flammes vertes et javelots de glace faisaient un joyeux spectacle sous mes yeux. J’entrai dans la danse sous les flots. L’un des Xthianas sauta sur ma première cible depuis la cime et l’écrasa sous ses genoux, griffes dans les yeux, museau dans le sang. Dommage !

Les créatures elfiques ne paniquèrent pas. Voilà ce que je détestais chez eux. Même lorsqu’on leur ouvrait les flancs, ils cherchaient encore à obéir avec noblesse. Nous éventrâmes tout ce qui pouvait l’être pour atteindre les carrosses. Le chant de protection se brisa.

C’est là que les héros surgirent.

Il y en avait toujours, dans toutes les guerres. Des héros elfes, humains, nains et même d’autres races encore plus puissantes. Mais toujours nous les détruisons. Des inutiles magnifiques. Des êtres assez fous pour croire qu’un geste pur change quoi que ce soit. Un guerrier d’escorte posa son bouclier contre la porte du premier carrosse. Aidé d’un homme-loup, il semblait tenir face à trois d’entre nous. Il nous repoussa deux fois. Trois fois. Sa lame fendit la mâchoire de Kressh, ouvrit le ventre de Varak, coupa la main de mon frère de couvée. Pas mal !

attaque de Dorein Dor par les drakonians blancs

De loin, je lui jetai la fiole de givre noir au visage. Étrangement, son visage comprit ce qu’il venait de recevoir en pleine face. Le verre éclata sur son museau. La magie entra par la bouche et les narines, par les yeux aussi. Il se raidit. Il en devint plus fou. Je passai derrière et plantai ma dague dans l’aisselle du paladin elfe. Il s’écroula de suite. Je laissai le loup avec les autres et en profitai pour crever deux œufs d’un bon coup de glaive. Nous n’étions pas venus pour les œufs, mais cela faisait vraiment plaisir.

La porte du second carrosse céda sous mon souffle. À l’intérieur, il faisait chaud comme dans une gorge de dragonne. Six œufs reposaient dans des coffres sur une soie magique recouverte de signes. Ils luisaient faiblement. Ceux-là ne vivront pas non plus !

Et notre petit jeu continua.

Certains ne firent qu’un son mou. D’autres se fendirent comme une coquille de perle, pour finalement s’affaisser. Le liquide ambré coulait partout sur le champ de bataille.

Je regardai dehors et vis deux héros, un nain et un humain, courir vers moi. Je levai l’un des œufs et parlai dans leur langue horrible.

« Arrêtez-vous, créatures ignobles, ou celui-ci suivra les autres ! »

Ils réfléchirent vite et s’arrêtèrent.

Je regardai autour.

Une femme elfe, le visage traversé d’une cicatrice ancienne, chantait sans voix. Ses mains tremblaient au-dessus des œufs. Je sentis la forêt répondre derrière nous. Des racines sortirent de terre. Un blanc fut happé par la cheville, tiré sous la mousse, broyé dans un bruit de noix humide. Deux autres reculèrent.

Je ris.

La forêt était finalement là. Elle ne pouvait pas franchir sa propre lisière sans payer le prix de ses vieux serments. Elle tendait les doigts comme une mère devant le torrent qui emporte son enfant.

Et au-dessus passèrent les porteurs de poison.

Ils n’avaient pas de lames. Seulement les déchets d’os broyés, cendres drakonian et salive noire des mages-démons. Ils lâchèrent tout au-dessus des œufs restants.

La poudre tomba en silence. La femme elfe comprit. Le désespoir envahit son visage et elle se jeta sur moi, sans arme.

Je la laissai m’atteindre mais je ne compris pas ce qu’il se passa. En travers de ma gorge, faisant sauter mes dents, une dague m’empêcha de donner mes ordres. Ce fut un geste admirable. Presque drakonian. Puis six lances de glace traversèrent mon assassin, alors que je m’écroulais au sol. Ses yeux ne me quittèrent pas.

Le rêve ne s’arrêta pas là pour autant.

Les héros combattaient toujours face aux Drakonians. Le rêve les faisait apparaître comme des ombres au bord du massacre, incapables de changer la course de ce massacre sans nom. Tâh vit Zim lever une arme alourdie par la fatigue. Il vit Arkhar se dresser comme une falaise. Il vit Kendal claquer des talons, puis une silhouette plus fine, rapide, prête à mordre le destin.

Tâh, lui-même.

Pendant un instant, il s’observa puis les regards se croisèrent à travers ce qui n’était pas encore le temps. Il sentit en lui la peur, oui, mais pas seulement. Une colère sans bruit. Une pitié. Un gâchis. Et derrière cela, très loin sous sa peau laiteuse, quelque chose d’ancien qui maintenant voulait se montrer.

Il posa un genou à terre, effondré par les sentiments intenses que ce désastre démontrait.

Deux œufs roulèrent dans l’herbe. Exactement deux. Ensemble.

Derrière lui, les carrosses brûlaient. Les runes elfiques se tordaient dans les flammes. Les œufs crevés fumaient sur les planches, et ceux qu’ils avaient saupoudrés de poison magique palpitaient, se tordant frénétiquement comme des ombres sauvages. Les derniers elfes du Doreïn Dor gisaient autour d’eux dans des postures de protection inutiles et ridicules, mutilés, éventrés, démembrés.

Tâh se réveilla dans la douleur et comprit que tous avaient fait le même rêve, ou presque. Sans parole, ils se comprirent tout de suite.

Les carrosses. La lisière. Les Drakonians blancs. Les œufs crevés. La poudre noire…

Terminé les improvisations ! Dans le regard de Tâh brillait l’intelligence froide d’un être qui venait de voir où placer son couteau dans la gorge du destin.

Il fallait un plan solide, vite !

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